Culture et traditions : la feuille de Coca, est-ce de la cocaïne ?


Photo : ©Ibar Silva sous licence CC – Flickr.com
Lors de chacun de mes voyages, j’ai été frappée par des habitudes culturelles dont je n’avais jamais entendu parler auparavant. Parmi les débats qui m’ont particulièrement marquée : Celui sur la consommation de la feuille de Coca.

Le contexte : lors de mon road trip en Amérique du Sud, j’ai passé plusieurs semaines dans le désert montagneux des Andes, souvent à plus de 3000 mètres d’altitude.

Et qui dit altitude, dit corps qui a du mal à s’habituer. Surtout lorsque l’on monte rapidement, en jeep par exemple. Votre respiration devient courte, votre tête se met à tourner, vous commencez à avoir soif… Des effets assez désagréables en somme, mais contre lesquels les locaux ont trouvé la solution depuis bien longtemps :

La feuille de Coca.

La Coca est cultivée dans les sociétés Andines depuis plus de 5000 ans. Elle est le symbole de l’identité indigène, ce qui explique en partie d’ailleurs pourquoi elle est discriminée.

Cette plante est notamment utilisée comme lien social dans les rites religieux traditionnels, comme pour prédire l’avenir ou faire la liaison entre Hommes et Dieux. Elle a également toujours été utilisée en tant que médicament.

En effet, la Coca a de nombreuses vertus médicinales. Les Incas utilisaient l’huile essentielle de Coca comme anesthésiant, leur permettant notamment d’extraire des tumeurs au cerveau.

A l’époque de l’esclavage, mastiquer les feuilles leur servait de stimulant, afin de pouvoir supporter la charge de travail imposée par les colons Européens.

Aujourd’hui, elle est encore utilisée comme monnaie d’échange contre des produits de première nécessité. Enfin, elle est toujours un excellent énergisant et un remède efficace pour soigner les problèmes bucco-dentaires, ou encore ceux liés au larynx.

– « Oui enfin… Coca, Cocaïne, pour moi, ça reste la même chose. »

Oui mais non. Disons le clairement, une bonne fois pour toutes.

La feuille de Coca n’est pas une drogue.

Certes elle contient, entre autres composants, de la Cocaïne. Mais les quantités présentes dans une feuille sont bien trop faibles pour développer une dépendance au produit.

La Coca est par exemple une bonne alternative pour les personnes souffrant de troubles liés à la consommation de café. La dépendance à la feuille de Coca est moindre qu’au café. Même chez les habitués, qui en mastiquent environ 60g par jours.

Et les étapes pour passer de la Coca à la Cocaïne pure sont (très) nombreuses.

Pour fabriquer 1kg de Cocaïne, il faut une tonne de feuille de Coca.

Il faut également passer par une transformation chimique qui dure plusieurs jours et mélanger les feuilles avec 41 agents chimiques (dont du kérosène, de l’acide, de l’éther, de l’acétone…) afin d’obtenir de la Cocaïne.

Arrêtons nous deux minutes, et demandons nous la chose suivante :

Comment, en partant de la feuille de Coca, en sommes nous arrivés là ?! C’est qui, la première personne qui a eu cette idée ?

Est-ce qu’il y a un mec un jour qui s’est réveillé et qui a dit :

« Bon les gars aujourd’hui, j’ai envie d’extraire la Cocaïne de la feuille de Coca. Préparez-moi une petite mixture, du kérosène, de l’acide, du canard WC, hop hop hop on laisse mijoter ça pendant 3 jours et on verra si ça fait de la poudre blanche ».

Non mais sérieusement ?!!

Bref, vous avez compris où je voulais en venir. La feuille de Coca dans sa forme naturelle, celle cultivée par les petits producteurs Andins, n’a rien à voir avec le produit toxique.

Et pourtant.

Depuis le début du XXème siècle et l’apparition de la Cocaïne, la culture de la Coca a été interdite dans la plupart des pays du monde. Ses vertus médicinales sont totalement ignorées de la majorité et on lui colle une étiquette de « plante du diable ».

Cela peut être compréhensible. Selon cet article du Figaro, le marché français de la Cocaïne passait en 2015 à 902 millions d’euros de chiffre d’affaires (pas moins de 15 tonnes consommées).

La solution paraît toute trouvée : si on arrête la culture de la Coca, on arrête la production de Cocaïne. Sauf que voilà. Ça, c’est la réponse facile, un peu trop évidente, et qui, de toute manière, ne règlerait pas les problèmes de trafic de drogue.

Je m’explique : si vous êtes quelqu’un qui a vraiment envie d’être un dealer, feuille de Coca ou pas, vous trouverez quelque chose à vendre. Et vous trouverez des acheteurs.

Et ça, ce n’est pas de la faute de la Coca. Ni des producteurs Andins. Ni des Incas.

Le problème est bien plus profond que ça.

Deux faits historiques, si vous le permettez :

  • En 1961, les Nations Unies interdisent la consommation de la feuille de Coca car les pays développés voient en elle un poison.

Les gouvernements Boliviens qui se succèdent sont à ce moment là plutôt dépendants des politiques nord-Américaines. Ainsi, aucun d’entre eux n’entreprend de démarches afin de défendre la culture de la Coca.

  • En 2006, le nouveau président Bolivien Evo Morales, défend fermement la culture et la consommation de la feuille de Coca. Il engage de nombreuses actions auprès des Nations Unies afin de faire reconnaître la Coca dans sa forme naturelle comme une plante culturelle et médicinale.
    Pour la petite anecdote, lors de sa rencontre avec le Pape François, Evo Morales lui offre de la Coca en lui disant : « J’en consomme et je m’en porte très bien. Je vous recommande d’en prendre, cela vous aidera à supporter votre rythme de vie ».
  • En 2013, coup de théâtre : après différentes actions engagées par Evo Morales, la communauté internationale lève son interdiction contre la consommation de la feuille de Coca dans son état naturel.

Dans le cadre de ce vote, 169 pays se déclarent en faveur de la dépénalisation, contre seulement 15 qui votent contre : La France, les Etats-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne, la Russie, la Suède, le Mexique, l’Irlande, le Japon, l’Allemagne, la Finlande, le Portugal, Israël, les Pays-Bas et l’Italie.

Aujourd’hui, la culture de la Coca est autorisée mais l’ONU interdit son exportation à l’international, ce qui entraîne un gros manque à gagner pour les producteurs Andins.

En principe donc, personne n’est autorisé à exporter la feuille de Coca. A l’exception, sans grande surprise, d’une seule multinationale : Coca-Cola.

Aujourd’hui, la Bolivie et le Pérou se battent pour la légalisation de l’exportation de la feuille de Coca dans sa forme naturelle.

Feuille de coca pas cocaïne© Anthony Tong Lee sous licence CC – flickr.com

Pour finir, je vous renvoie vers cet article, portant sur les études sur l’arbre à Coca effectuées par le médecin et ethnologue Américain Andrew T. Weil.

En 1979, après avoir passé de nombreuses années en Colombie et au Pérou, le docteur Weil donna une conférence lors d’un évènement réunissant des spécialistes mondiaux de l’arbre à Coca.

Voici une partie de son discours :

« Il y a une demande croissante pour des agents thérapeutiques plus naturels et avec moins d’effets secondaires désagréables. La feuille de coca apparaît toujours sans danger après plusieurs milliers d’années de consommation humaine. Elle est moins toxique et plus efficace que certains médicaments modernes régulièrement utilisés.
Elle permet de soigner avec succès des troubles qui n’ont pas de traitement classique satisfaisant et elle régularise les fonctions corporelles de façon inégalée par les médicaments modernes…..
Si les médecins pouvaient connaître et apprécier les propriétés uniques de cette plante, ce pourrait être un apport très utile à la science thérapeutique contemporaine ».

Si vous souhaitez lire son discours plus en détails, rendez-vous sur cette page.

 


Commentaires

Commentaires

CommentLuv badge

Commentaires Facebook